12.12.2009
Le 26 Juillet
Le 26 Juillet
Un orage éclata dès que la nuit fut tombée sur cette mémorable journée. Edmond, qui allait enfin passer sa première nuit chez lui, dans une vraie chambre ( au grand désarroi de Mathilde, que Charles avait consolée en déguisant à peine son ironie ), s’était accoudé sur son appui de fenêtre – après en avoir chassé quelques araignées qui prenaient le frais – pour respirer à longues goulées les effluves suaves et odoriférantes qui s’élevaient du sol. Laissant le tout grand ouvert, il alla bientôt se coucher et dormit comme un bienheureux – si l’on excepte, bien sûr, ce petit bourdonnement agaçant dont un moustique affamé lui emplit les oreilles avant de le dévorer au front et au coude. Rien de grave, en somme, rien en tout cas qui puisse l’empêcher de sortir de chez lui d’excellente humeur le lendemain matin.
Debout sur son perron, il prit une inspiration avant de descendre les marches et d’emprunter la petite allée qui menait à sa grille – laquelle était toujours aussi rouillée, bien sûr, mais il commençait à décider que cela faisait partie du charme ambiant. Il se dirigea vers le village d’un bon pas et, tout en se grattant énergiquement le coude à travers le tissu léger de sa chemise froissée, il composa mentalement la liste des achats qui ne pouvaient pas attendre : de la mousse à raser, un torchon, un produit quelconque pour laver le sol, et enfin une baguette de pain. Hormis ce dernier article, il devait pouvoir tout trouver à la supérette dont Mathilde lui avait vanté les mérites avant son départ de l’hôtel.
Lorsqu’il y entra, il fut accueilli par une odeur artificielle de pomme, qui lui fit deviner que le ménage était à peine achevé et le magasin tout juste ouvert, ainsi que par le sourire quelque peu vacillant d’une jeune fille visiblement mal réveillée assise devant sa caisse enregistreuse. Quelques rares clientes se hâtaient dans les rayons réfrigérés tout en commentant les dernières nouvelles du village – et, au vu des regards mi-curieux mi-gênés que certaines lui adressèrent, Edmond put se persuader qu’il venait lui-même de faire l’objet d’un certain nombre de supputations. Peut-être même son arrivée les avait-elle interrompues.
Bien entendu, il fit mine de n’avoir rien remarqué et se concentra sur les melons qui garnissaient l’étal. Un homme seul faisant ses courses : quel proie idéale il offrait, et quel naïf il avait été de croire qu’il n’exciterait pas la convoitise de quelque commère au sourire mielleux ! Car à peine avait-il approché le nez de la chair lisse et froide de l’un des fruits qu’une main légèrement condescendante vint lui tapoter l’épaule :
- Excusez-moi, cher monsieur, minauda l’importune, mais je pense être en mesure de vous aider : pas un bon melon qui me résiste. Si vous permettez…
Sans attendre de réponse, elle s’empara d’autorité de celui qu’Edmond tenait encore à la main et le rejeta sans même écouter ses faibles tentatives de protestation. Résigné, il s’abandonna à son bourreau et en profita pour l’observer de la tête aux pieds : la soixantaine, un casque gris et bouclé vissé sur le haut du crâne, le visage habituellement revêche adouci pour l’heure par un sourire inaccoutumé, elle portait l’une de ces blouses qui semblaient être du dernier chic à Issolde et était chaussée d’espadrilles délavées. De ses mains rêches, elle lui colla deux melons très odorants dans les bras et fit mine de s’éloigner avant de revenir sur ses pas :
- Vous êtes monsieur Floiray, n’est-ce pas ? grinça-t-elle aussi aimablement qu’elle le put. Le neveu ?
- En effet, répondit-il presque froidement en reculant d’un pas, recréant ainsi entre eux un espace vital qu’elle s’empressa de combler.
- Vous vous êtes installé chez lui ?
- Chez moi, oui, fit-il en esquissant un pas supplémentaire, geste qu’il abandonna en sentant contre son dos la pression des quelques bottes de poireaux entassées sur l’étal voisin.
- Et… vous avez l’intention de mettre la maison en vente et puis de repartir ? insista-t-elle en baissant brusquement la voix.
- Mais pourquoi je ferais une chose pareille ?
Au même moment, une voix sur aigüe cria « Ginette ! » ; son interlocutrice sursauta, comme prise en faute, et s’esquiva sans préciser sa pensée. Eberlué, Edmond la regarda s’éloigner puis, prenant son parti de la bizarrerie de certains Issoldiens, haussa les épaules, reposa les melons et reprit celui qui avait d’abord attiré son attention avant de gagner le rayon épicerie. A l’avenir, décida-t-il, il se ferait plutôt livrer : il voulait bien s’intégrer à la population locale, mais bon, pas forcément à toute la population : un tri plus que sélectif s’imposait d’urgence.
*
Le temps tourna de nouveau à l’orage : un vent violent s’éleva presque par surprise, faisant tomber des pluies de feuilles jaunies de leurs arbres assoiffés et balayant par rafales les chemins poussiéreux – qui ne le demeurèrent pas bien longtemps puisqu’un déluge s’abattit bientôt sur Issolde, faisant rebondir de grosses gouttes boueuses sur le sol. La population, qui s’était égayée dans le village pour mieux profiter de cette fraîche matinée, s’enfuit comme une famille de lapins apeurés pour se réfugier sous le premier abri venu : parmi eux, un homme portant des sacs à l’enseigne de la petite épicerie du village se mit à courir maladroitement pour rentrer chez lui, disparut derrière sa porte avant de réapparaître à ses fenêtres, qu’il ferma précipitamment. Un coup de tonnerre claqua au loin, auquel répondit comme en écho le grondement d’un camion traversant le centre à vive allure. En quelques secondes, les rues furent totalement désertes.
C’est ce moment que choisit une fine silhouette pour se glisser d’une rue à l’autre, sans paraître le moins du monde gênée par la violence du vent qui pliait les troncs des jeunes arbres ni par la pluie toujours aussi abondante. Sans une hésitation, elle prit le même chemin que l’homme de l’épicerie mais, contrairement à lui, ne franchit pas la porte d’entrée : elle se contenta de contourner la maison et de coller son visage à l’une des fenêtres du salon.
La visiteuse demeura de longues minutes immobile sans paraître souffrir de l’eau qui la traversait littéralement. Soudain, la fenêtre sur laquelle elle était appuyée s’ouvrit de l’intérieur – mais la silhouette, bien que déséquilibrée, ne chancela pas. Une tête se pencha au-dehors, rentra précipitamment puis refit son apparition quelques secondes plus tard, surmontée d’un large parapluie noir. Mais il n’y avait plus personne à présent : la visiteuse s’était évanouie durant cette courte absence et l’on ne voyait plus âme qui vive dans les environs. Interloqué, l’homme regarda de tous côtés, cherchant à deviner dans les tourbillons qui lui bouchaient la vue quelque mouvement, mais en vain : elle avait bel et bien disparu. Il appela, une fois, deux fois, puis une troisième encore, mais le son de sa voix se perdit dans les gémissements du vent. Découragé, il rentra dans le salon, secoua brièvement le parapluie avant de le replier et referma soigneusement la fenêtre.
14:23 Ecrit par dans Changement de propriétaire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature ; roman


